Iyās ibn Muʿāwiyah
Sa biographie : Il s’agit d’Abū Wāthila Iyās ibn Muʿāwiya ibn Qurrah ibn Iyās ibn Hilāl ibn Rabāb ibn ʿUbayd ibn Sawʾah ibn Sāriyah ibn Ḏibyān ibn Thaʿlabah ibn Sulaym ibn Aws ibn Muzaynah al-Muzaniyy ; il naquit à Baṣra en l’an cinquante-six de l’hégire.
Les signes de son génie et de sa perspicacité se manifestèrent dès son plus jeune âge ; Ibn Khillikān rapporte dans « Wafayāt al-Aʿyān » qu’il dit un jour à son père, alors qu’il était enfant — et son père préférait son frère à lui — : « Ô père, sache que la comparaison entre moi et mon frère auprès de toi est celle d’un pigeonneau : plus laid il est à l’éclosion, plus il gagne en beauté en grandissant, si bien qu’on lui construit des étages et lui aménage des enclos, et que les rois l’apprécient ; tandis que mon frère est comme un jeune ânon : plus séduisant à sa naissance, il perd en beauté en grandissant, jusqu’à ne plus servir qu’à porter le fumier et la terre. »
Il exerça la fonction de juge une année, sous le califat de ʿUmar ibn ʿAbd al-ʿAzīz : le calife écrivit à son délégué en Irak, ʿAdiyy ibn Arṭāt, de réunir Iyās ibn Muʿāwiyah et al-Qāsim ibn Rabīʿa al-Jurchiyy, afin de nommer l’un d’eux juge de Baṣrah. Il les réunit donc ; Iyās lui dit : « Ô gouverneur, interroge à mon sujet et à celui d’al-Qāsim les deux juristes de la ville, al-Ḥasan al-Baṣriyy et Muḥammad ibn Sīrīn » — sachant qu’al-Qāsim leur rendait visite alors qu’Iyās ne le faisait pas ; al-Qāsim sut donc que s’il les interrogeait, ils recommanderaient le recommanderaient lui.
Al-Qāsim dit alors au gouverneur : « N’interroge ni à mon sujet ni au sien ; par Allāh, en dehors de qui il n’y a nulle autre dieu, Iyās ibn Muʿāwiyah est plus versé en droit que moi et plus savant en matière de jugement ; si je mens, il ne te sied pas de me nommer alors que je mens, et si je dis vrai, il te faut accepter ma parole. » Iyās dit alors au gouverneur : « Tu as amené un homme que tu avais placé au bord de l’enfer, et il s’en est sauvé par un serment mensonger dont il demande pardon à Allāh, échappant ainsi à ce qu’il craignait. » ʿAdiyy dit : « De ce que je comprends de cela, c’est à toi que revient la charge » ; il le nomma ainsi juge de Baṣrah.
Parmi ses mérites : de nombreux ouvrages de biographies, de littérature et de récits rapportent des anecdotes témoignant de l’intelligence et de la perspicacité du juge Iyās ibn Muʿāwiyah ; al-Ḥarīriyy dit à son sujet, dans ses Maqāmāt, ces mots qu’il écrivit dans la septième séance : « Mon intuition est celle d’Ibn ʿAbbās, et ma perspicacité est celle d’Iyās. » On dit aussi en proverbe : « Il est plus que Iyās », c’est-à-dire plus intelligent que lui.
Parmi ce qui est rapporté de son intelligence et de sa perspicacité, ce que rapporte Ibn al-Jawziyy dans son livre al-ʾAdhkiyāʾ : un homme avait confié un dépôt d’argent à un autre ; lorsqu’il revint le réclamer, celui-ci le nia. Il vint trouver Iyās, qui lui demanda : « Sait-il que tu es venu me voir ? » Il répondit : « Non. » « L’as-tu confronté devant quelqu’un ? » demanda-t-il. « Non », répondit-il. Iyās dit : « Va, et reviens dans deux jours. » Il fit ensuite venir l’autre homme et lui dit : « J’ai une grande somme d’argent que je souhaite te confier ; prépare chez toi un endroit pour cet argent et des gens pour le transporter. »
Lorsque le propriétaire de l’argent revint, le juge lui dit : « Va le trouver et réclame ton argent ; s’il te le donne, tant mieux ; s’il te le nie encore, dis-lui : « J’en informerai le juge. » » L’homme se rendit chez lui, qui lui remit son argent.
Ibn al-Jawziyy rapporte une autre version : un homme avait confié un dépôt d’argent à un autre, puis le lui réclama ; l’homme le nia. Ils portèrent leur litige devant le juge Iyās, qui demanda au demandeur : « Qui était présent avec vous ? » Il répondit : « Je le lui ai remis à tel endroit », et en cet endroit se trouvait un arbre. Iyās dit alors au propriétaire de l’argent : « Va à cet endroit et observe l’arbre ; peut-être Allāh t’y montrera-t-Il ce qui établira ton droit. » L’homme se rendit vers l’arbre, tandis que le juge demandait à l’autre d’attendre le retour de son adversaire ; pendant qu’Iyās jugeait d’autres affaires, il demanda soudain à l’homme : « Penses-tu que ton compagnon soit déjà arrivé à l’arbre ? » Il répondit : « Non. » Le juge lui dit : « Tu es donc un traître » ; l’homme avoua alors avoir nié l’argent.
L’auteur de Ḥilyat al-ʾAwliyāʾ rapporte qu’on dit un jour à Iyās : « Tu as trois défauts : la laideur, le fait de trop parler, et la hâte dans le jugement. » Il répondit : « Quant à la laideur, cela ne dépend pas de moi ; quant au fait de trop parler, est-ce que je parle avec justesse ou avec erreur ? » Ils dirent : « Avec justesse. » Il dit : « Alors abonder en justesse est mieux et préférable. Quant à votre reproche de hâte dans le jugement, combien fait ceci ? » — et il montra cinq doigts. Ils répondirent : « Cinq. »
Il dit : « Vous vous êtes hâtés ! N’auriez-vous pas dû dire un, deux, trois, quatre, cinq ? » Ils dirent : « Nous ne comptons pas ce que nous connaissons déjà. » Il dit : « Je ne retiens pas non plus ce qui m’est déjà apparu clairement dans un jugement. »
Parmi ses récits, il se trouvait un jour dans un lieu où survint une chose alarmante, en présence de trois femmes qu’il ne connaissait pas ; il dit : « Celle-ci doit être enceinte, celle-ci allaitante, et celle-ci vierge. » On vérifia, et il en fut bien ainsi. On lui demanda : « Comment le sais-tu ? » Il répondit : « Dans la peur, l’homme porte instinctivement la main sur ce qu’il a de plus précieux et craint pour cela ; j’ai vu l’enceinte porter la main sur son ventre, j’en ai déduit sa grossesse ; j’ai vu l’allaitante porter la main sur son sein, et la vierge porter la main sur ses parties intimes. »
Il regarda un jour une brique, à Wāsiṭ, et dit : « J’ai vu entre les deux briques un endroit humide, différent de tout le reste de cet espace ; j’ai su qu’il y avait dessous quelque chose qui respire. »
Il passa un jour près d’un endroit et dit : « J’entends l’aboiement d’un chien étranger. » On lui demanda comment il le savait ; il répondit : « Par la soumission de sa voix et l’intensité des aboiements des autres chiens contre lui » ; on vérifia, et l’on trouva effectivement un chien étranger attaché, alors que les autres chiens aboyaient contre lui.
Il se trouvait un jour dans le désert et entendit l’aboiement d’un chien ; il dit : « Ce chien aboie au bord d’un puits » ; on constata que la chose était bien telle qu’il l’avait dite ; on lui demanda comment il le savait ; il répondit : « Parce que j’ai entendu un son semblable à celui qui sort d’un puits. »
Dāwūd ibn Abī Hind rapporte, d’après lui, qu’il dit : « Je parle aux gens avec la moitié de mon intelligence ; mais lorsque deux parties viennent en litige devant moi, je rassemble toute mon intelligence. »
Ḥabīb ibn ach-Chahīd l’entendit dire : « Je n’ai jamais parlé à un homme de doctrine erronée avec toute mon intelligence, sauf aux qadarites ; je leur ai demandé : « Qu’est l’injustice selon vous ? » Ils répondirent : « Que quelqu’un prenne ce qui ne lui appartient pas. » Je leur dis : « Or tout appartient à Allāh ʿazza wa jall ! » »
Parmi ses paroles en défense de la religion, il entendit un jour un juif dire : « Comme les musulmans sont sots ! Ils prétendent que les gens du Paradis mangent sans jamais avoir de besoins naturels [c’est-à-dire qu’ils mangent sans uriner ni déféquer]. » Iyās lui dit : « Tout ce que tu manges se transforme-t-il en besoin naturel ? » Il répondit : « Non, car Allāh en fait une nourriture assimilée. » Il dit : « Alors pourquoi nies-tu qu’Allāh Qui est exempt d’imperfections fasse de tout ce que mangent les gens du Paradis une nourriture entièrement assimilée ? » Le mécréant fut confondu.
Il est également rapporté qu’il dit : « Nul ne m’a jamais surpassé, sauf un seul homme : j’étais dans la salle du tribunal à Baṣrah lorsqu’un homme entra, témoignant devant moi que tel jardin, dont il décrivit les limites, appartenait à Untel. Je lui demandai : « Combien d’arbres y compte-t-on ? » Il se tut, puis dit : « Depuis quand notre maître le juge siège-t-il dans cette assemblée ? » Je répondis : « Depuis tant. » Il demanda : « Et combien de poutres compte le plafond ? » Je lui dis : « Tu as raison », et j’acceptai son témoignage. »
Son décès : l’auteur de Wafayāt al-Aʿyān rapporte qu’Iyās ibn Muʿāwiyah dit, l’année de sa mort : « J’ai vu en songe mon père et moi montés sur deux chevaux, courant ensemble ; je ne l’ai pas devancé, ni lui ne m’a devancé ; mon père a vécu soixante-seize ans, et j’ai le même âge aujourd’hui. » Une nuit, il dit : « Savez-vous quelle nuit est celle-ci ? C’est la nuit où j’atteins l’âge exact de mon père » ; il se coucha et fut trouvé mort au matin ; cela survint en l’an cent vingt-deux de l’hégire, à l’âge de soixante-six ans.